Ô Feu! Chatterton

Vendredi 12 Mars 2021, minuit et une minute. Ca y est, le nouvel album du groupe Feu! Chatterton est sorti. En digital, d’abord, et dès 9h du matin chez tout disquaire qui se respecte. Enfin un éclat de soleil.

Feu! Chatterton, c’est d’abord cinq joyeux lurons, tantôt dandys, tantôt rockeurs, mais surtout d’une culture dantesque, et d’un doigté magistral. Certain.e.s disent que le rock francophone n’existe pas, ou plus. Force est de constater, qu’avec leur troisième album, ces voix ont définitivement tort.

Dans la lignée de Serge Gainsbourg, Bashung, Noir Désir, avec une pointe de ce qui se fait de mieux en matière électronique (Arnaud Rebotini a d’ailleurs contribué à la production de cette galette), Feu! Chatterton nous offre là un Palais d’Argile introspectif et lumineux, entre riffs de guitares de qualité, arrangements électro suaves, avec la voix ô combien magique d’Arthur, le chanteur.

Feu! Chatterton pour Rolling Stones

Palais d’Argile donc. Drôle de titre pour un groupe qui n’a plus besoin de s’affirmer tant son talent est lumineux, mais qui résonne si bien dans cette drôle de période. D’ailleurs, et c’est une coïncidence plutôt amusante, ce troisième opus fut écrit avant la crise de la Covid 19.

A écouter Monde Nouveau : « Que savions-nous faire de nos mains / Presque rien, presque rien, presque rien / Se prendre dans les bras / S’attraper dans les bras / Se prendre dans les bras / Ça on le pouvait / Un monde nouveau, on en rêvait tous / Mais que savions-nous faire de nos mains », soit les auteurs sont sacrément doués au niveau de l’anticipation, soit c’est un spleen joyeux et commémoratif qui s’organise en notes et en rimes. Nostalgie d’un temps sans écrans mais en réalité brute, Feu! Chatterton s’inscrit brillamment dans l’envie d’affection, l’envie de réel, l’envie d’être heureux.se, l’envie de vivre, simplement.

« Dès que tu essaies de parler de la société,
le risque est que ça soit réduit à une sorte de caricature. »

D’ailleurs, après la sortie de leurs deux précédents albums (Ici le jour (a tout enseveli) et L’Oiseleur), le Théâtre parisien des Bouffes du Nord a proposé aux cinq artistes de créer un spectacle qui devait avoir lieu… pendant l’épidémie de coronavirus, au printemps dernier. Coup raté ? Aucunement. Tant pis pour le spectacle scénique, les chansons restent, comme la littérature (dont est friant le groupe). “Il y avait quelque chose qui nous obnubilait pendant la création du spectacle, c’était l’écran.” confie le chanteur. “L’écran comme un mur, qui sépare. Mais aussi l’écran, comme un lien : une fois couché, c’est une surface plane sur laquelle on navigue, une médiation entre nous et les autres”.
Sorte de critique acerbe mais d’une douceur impressionnante de la société digitalisée, c’est un cri du cœur et de l’âme pour se retrouver en réel, et non derrière nos moult écrans de smartphones ou ordinateurs.

« Pour pouvoir être optimiste, il faut une forme de lâcher prise.
Conformer le monde à sa volonté n’est pas possible. »

Ce Palais d’Argile, solide en apparence, est si fragile dans ses entrailles, vous l’aurez aisément compris, avec une satyre douce-amère de notre monde qui commence sérieusement à échapper à nos mains… « C’est aussi ce que représente le palais : la beauté et l’orgueil de l’humanité́ » affirme Arthur, et d’ajouter « On fait très attention à ce que ce soit ouvert, ironique, parfois cruel ou tendre mais toujours s’inclure dedans. Notre album ne propose pas de version manichéenne ni de solution. Le monde nouveau c’est pas revenir au monde d’avant. On sait très bien qu’on va pas se défaire totalement de la technologie, ça apporte énormément de choses. C’est notre rapport à cette technologie, on n’arrive pas à trouver un équilibre dans notre façon de l’utiliser. » 

Enregistré dans les studios bruxellois mythiques ICP, où l’on a pu croiser jadis Michel Polnareff, Christophe ou encore Alain Bashung (pas rien !), cet album s’annonce peut-être comme étant l’étendard d’une génération en perte de sens, de repères, et de qualité. Car nous n’allons pas vous mentir : c’est un énorme coup de cœur. Monde Nouveau est, selon nous, déjà un tube, joyeux et pimpant, alors que la divine version acoustique de Avant qu’il n’y ait le Monde peut, rapidement et proprement, vous faire dresser les poils et avancer quelques pions dans le registre de l’émotion. Ce titre, teinté de spleen (toujours !) et d’élégance (encore) est, originellement, un poème de l’auteur irlandais William Butler Yeats, traduit de l’anglais par Yves Bonnefoy. Deux références s’il en est.

Dans ce si grand Palais d’Argile, on aurait pu croire qu’Arnaud Rebotini fut la star du disque. Et pourtant, il a clairement laissé le ton de Feu! Chatterton, en plus de s’être parfaitement accordé avec le groupe. Si les deux premiers albums pouvaient, pour certaines oreilles, fonctionner dans une sorte de diptyque (comme Kid A et Amnesiac de Radiohead, autre groupe d’influence pour les cinq parisiens), le palais a su se renouveler sans perdre l’essence de leur art, qu’il s’agisse des claviers, aux basses, ou à la batterie.
Autre preuve que Feu! Chatterton trace sa route sans avoir besoin de copier, les fondamentaux du groupe sont toujours présents : des titres longs (pas moins de quatre à cinq minutes), des références littéraires (Arthur apprécie utiliser son vivier français, avec René Char, Charles Baudelaire ou Prévert, a qui il a emprunté Compagnons pour le traduire musicalement).

Arnaud Rebotini et Feu! Chatterton, par Mathieu Zazzo

On pourrait leur reprocher de se prendre au sérieux, d’être pompeux voire dans la frime. De notre côté, on ne dit jamais non à une proposition aussi ambitieuse, qui nous extirpe de la morosité ambiante. D’autant que le défi est relevé haut la main.
Les haters peuvent reprocher n’importe quel sacerdoce, comme un art pédant, guindé ou surrané.
Raté. Le groupe a réussi a rendre une copie excellente, avec une ambition de haute volée, dans son époque et divinement qualitatif.

Palais d’Argile, par Feu! Chatterton
14,99€ (CD), 25,99€ (vinyle),
et sur plateformes d’écoute

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